Vers un nouvel éclatement du Yémen ?

Par Yanis Atigui

Depuis maintenant plusieurs mois, le Yémen est en proie à de violents conflits politico-religieux et la question de la fragmentation du pays, réunifié depuis le 22 mai 1990, commence à refaire surface. L’élection du président sunnite Abd Rab Mansor Hadi en 2012, marquant la fin du pouvoir chiite d’Ali Abdallah Saleh, a suscité de nombreuses contestations au sein des Houthis[1].

Un pays sous haute tension

Les Houtis cherchent à étendre leur influence dans l’ensemble du pays, et pour cela, ils se sont mis à occuper plusieurs sièges du gouvernement à Sanaa, jusqu’à obtenir un contrôle presque totale sur la capitale au mois de septembre. Parallèlement à cela, ils se sont lancés dans de violents combats contre le mouvement rival sunnite Al-Islah[2], ainsi que contre certaines milices d’Al Qaida. Quant à l’armée, contrairement à une vision selon laquelle elle soutiendrait les rebelles chiite face aux islamistes sunnites, elle se trouve en réalité entre les deux camps religieux, et tente tant bien que mal de maîtriser les conflits pour éviter une scission du pays.

Ces insurrections peuvent être ressenties comme un prolongement de la guerre du Saada de 2004, une guerre qui  a enclenché la montée progressive de l’opposition zaydite. Tout comme en 2004, se considérant marginalisés, la volonté des Houtis demeure la même : retrouver l’autonomie qu’ils avaient avant 1962, ou alors mettre en place un imamat mutawakkilite[3] dans la région.

En bref
     1962-1970 -> Guerre du Yémen : guerre civile au sein même du Yémen                                du Nord entre mutawakkilites et républicains
          1990 -> Réunification du Yémen du Nord et du Yémen du Sud.                                   Maintien au pouvoir d’Ali Abdallah Saleh
 Mai/Juil 1994 -> Guerre civile opposant les forces armées aux sécessionnistes du                      Yémen du Sud
          2004 -> Guerre du Saada
          2011 -> Révoltes contre le gouvernement yéménite dans la vague des                           printemps arabes
     Fév. 2012 -> Démission de Ali Abdallah Saleh, au pouvoir pendant 21 ans

Les difficiles premiers pas du nouveau gouvernement

Les deux camps se voient être dans l’obligation de trouver un consensus pour mettre fin à cette guerre. Ainsi, un accord de paix est signé sous l’égide de l’ONU le 21 septembre tandis que le premier ministre sunnite Muhammad Basindawa donne sa démission. Khaled Bahah lui succède le 13 octobre et est chargé de former un nouveau gouvernement d’union nationale dans les plus brefs délais. Le nouveau gouvernement de 36 membres est donc mis en place le 7 novembre, toujours dans l’optique de parvenir à une sortie de crise

Cependant, à peine deux jours plus tard, le 9 Novembre, les insurgés chiites soutenus par Saleh rejettent officiellement le nouveau gouvernement. L’ancien président n’hésite pas à alimenter le conflit, notamment en poussant les ministres de son parti à quitter le gouvernement. Muhammed Al Houthi, un des membres de la tribu, accuse notamment ce gouvernement d’être « composé de ministres impliqués dans des affaires de corruptions ».

Le président yéménite, ex officio, affirme que les priorités du nouveau gouvernement sont « la sécurité et l’économie » et que « la lutte contre la corruption ne passe pas par le pillage des habitations et des établissements de l’Etat ».

Les réactions internationales

Bien que son avis ne soit pas réellement considéré par les rebelles, l’ONU n’hésite pas à blâmer l’ancien président et à réaffirmer son soutien au nouveau gouvernement jugé légitime. Une interdiction de délivrer des visas à Ali Abdallah Saleh et aux deux chefs houtis les plus importants, Ansaruallah Abdel Malek Houthi et Abdallah Yahya al-Hakim est entrée en vigueur à la demande des Etats-Unis le 7 novembre.

En ce qui concerne la Ligue Arabe, c’est une nouvelle fois le silence total qui est mis à l’honneur. Aucune intervention politique, ni même ligne de sortie de crise n’est envisagée. La  gestion du dossier semble être entièrement laissée à la charge des autorités gouvernementales du Yémen pour le moment, même si l’Arabie Saoudite paraît être étroitement liée à la situation.

L’Etat yéménite, pourtant constitutionnellement légitime, est actuellement fragilisé par, d’un coté des attaques répétées de la part des milices d’Al-Qaida, et de l’autre par des agissements clairement indépendantistes des tribus chiites sous couvert de « protection » du territoire contre les islamistes.

 

[1] Mouvement insurrectionnel zaydite (courant chiite), en partie soutenu par l’Iran.

[2] Deuxième parti d’opposition, d’obédience wahhabite mais également lié aux frères musulmans.

[3] Ancien Imamat et Royaume au nord du Yémen du Nord.

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