Wassim Nasr: « Il ne faut pas voir l’Etat Islamique par le prisme européen »

Wassim Nasr est journaliste et veilleur analyste pour les trois antennes de France24. Il est diplômé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et du Centre d’Etudes Diplomatiques et Stratégiques (CEDS). Après plusieurs années de recherches, de prises de contact et d’entretiens avec différents protagonistes de la scène djihadiste internationale, Wassim Nasr propose une analyse inédite dans son essai “État Islamique, le fait accompli” publié aux éditions Plon. Sowt Al Arab a eu l’honneur de l’interroger sur les récents événements de la scène levantine.

1) Après la riposte américaine à la présupposée attaque chimique du gouvernement syrien à Khan Sheikhoun, que peut-on dire de l’évolution de la stratégie américaine depuis l’élection de Trump ? Un potentiel compromis russo-américain s’éloigne-t-il ?

Bien avant l’arrivée de Trump au pouvoir l’absence de vision stratégique concernant le dossier syrien n’a conduit qu’à des mesurettes avec des résultats à très court terme comme objectifs. Il convient de ne pas amplifier l’impact des récentes frappes américaines : seulement 6 morts non vérifiables, les avions détruits sont assez anciens et l’aéroport était opérationnel 48h après les frappes. Le département d’Etat américain a lui même affirmé que les russes avaient été prévenus pour « minimiser le danger de toucher des équipages russes et syriens » (source compte du département d’Etat en arabe https://twitter.com/SimNasr/status/850317991707279362 )

C’est en quelque sorte du théâtre et ceci n’a rien d’inédit au regard de l’histoire des relations diplomatiques. On peut identifier des précédents avec, par exemple, le bombardement par la France des camps d’entraînements du Hezbollah le 23 octobre 1983 qui sont restés sans aucune victime. L’administration américaine n’a pas essayé de frapper les centres névralgiques de l’État syrien ou les grandes casernes ou lieux de rassemblements des soldats de l’armée du régime. Par ailleurs, quand Trump fait une déclaration de soutien à Erdogan en affirmant qu’il va le soutenir dans sa guerre contre le PKK kurde il se met en difficulté sur le dossier syrien et irakien. Les américains sont alors en position délicate puisque qu’ils travaillent avec le YPG le bras syrien du PKK. Cela commence avec une déclaration de principe “on va libérer, on va stabiliser” et  des complications en découlent comme ce fut le cas en Irak ou au Liban. On refait les mêmes erreurs en raison d’un manque de vision stratégique. Il faudrait selon les américains faire du containment de l’Iran en Irak, alors que les milices pro iraniennes, qui sont à l’apogée de leur force en Syrie comme en Irak dans le cadre de la guerre contre les jihadistes de l’Etat islamique, profitent directement et indirectement de l’assistance et de la force de frappe américaine. C’est en ces termes que nous pouvons résumer, pour l’heure, la vision américaine. Trump vient toutefois de débarquer : on ne sait pas de quelle manière vont se dérouler les événements mais je reste réticent quant à l’efficacité de nouvelles frappes du même type sur le régime syrien.

2) L’apogée de l’État Islamique semble désormais appartenir au passé.  L’organisation perd du terrain de jour en jour. Est-ce que celle-ci continue malgré tout à séduire autant de jeunes européens ?

Il ne faut pas voir l’EI par le prisme européen. Les djihadistes occidentaux ne constituent même pas 5% des combattants de l’organisation. Evidemment, il continue d’être présents dans les esprits à travers les attentats ou tentatives d’attentats en Occident et en particulier en Europe. Pourtant dans les rangs de l’EI, il y a surtout des irakiens, yéménites, nigériens, syriens, saoudiens, jordaniens … Les problèmes sociaux, politiques, économiques tout comme les répressions ou des fois le manque d’éducation sont les clés d’une analyse pertinente, sans pour autant occulté l’aspect purement idéologique dans l’adhésion à ce genre de mouvement qui recrute dans toute les sphères de la société sans exception. Tant que ces éléments objectifs perdurent, l’EI restera ou un autre groupe prendra le relais. Depuis 2014, l’EI fait certes face à une pression militaire considérable. Cette organisation pourra toutefois survivre pour des raisons objectives qui font le lit prospère de ce type d’idéologie à différents points du globe.

On connaît tous le problème des camps palestiniens en Syrie, Jordanie et au Liban depuis un demi-siècle, où l’on observe des conditions inhumaines de vie. L’injustice chronique peut conduire à la délinquance et/ou au terrorisme, d’extrême gauche ou d’extrême droite, voire le djihadisme. Lorsque des pères et des oncles sont tués, cela incite les enfants à prendre leur revanche quand ils seront en âge de prendre les armes. Les problème sunnite/alaouite en Syrie, chiite/sunnite en Irak et copte/sunnite en Egypte sont bien réels mais secondaires par rapport au vrai problème qui reste le vide idéologique ambiant. Les frères musulmans ont été élus puis démis de force et cela mène à des frustrations. Prenons par exemple la Turquie avec la tentative de coup d’état avortée. Les pays de cette région ont essayé les démocraties et les régimes totalitaires mais rien ne fonctionne. Quelle est l’alternative aujourd’hui pour les millions de personnes en Syrie et en Irak ? Avoir la vie sauve, mais après ? Là est la question. En Occident, il y a des jeunes qui sont attirés vers le djihadisme pour de multiples raisons comme ce fut le cas avec l’extrême droite ou l’extrême gauche quelques décennies auparavant. Ce n’est pas inédit dans l’histoire humaine. Combien d’occidentaux ont apporté leur soutien à l’URSS durant l’ère Staline ? Il en va ainsi de la logique de l’Histoire. Rappelons-nous que les combattants prennent les armes pour une cause et non parce qu’ils seraient fous comme nous essayons de nous en convaincre. Ils ne sont pas fous : il y a des idées et de puissantes convictions derrière leurs actes ce qui les rends encore plus dangereux et à et ce serait une erreur de les sous estimer.

3) Les derniers attentats — notamment les attentats meurtriers contre les églises coptes — démontrent la stratégie actuelle de l’EI : résister par l’hyper-violence sans pour autant la médiatiser comme ce fut le cas auparavant. Comment peut-on expliquer cette adaptation aux circonstances d’une situation de plus en plus complexe ?

L’organisation fait toujours dans la médiatisation. Quantitativement, ils en ont moins les moyens qu’en 2014  mais, qualitativement, ils font toujours de longues vidéos bien réalisées. En 2015, 21 coptes avaient déjà été décapités sur la plage libyenne de Syrte. L’EI continue à communiquer en produisant des vidéos, avec des sujets news comme n’importe quelle agence de presse. Il est vrai qu’ils ont plus de mal à produire à outrance comme ils le faisaient antérieurement. Mais ils sont toujours présents et leur communication reste développée.

4) Après presque trois ans d’existence, peut-on dresser un bilan positif de la coalition arabo-occidentale en Irak et en Syrie ? En vue des élections, la France est-t-elle face à l’obligation de reconsidérer la situation, et si oui pourrait-elle le faire ?

En toute franchise, je ne le sais pas. En tout cas, l’effort de guerre est en train de porter ces fruits militairement parlant. Mais le militaire ne suffit pas à lui seul.  La France peut-elle se désengager ? Je pense qu’au point où l’on est, non ! Même si l’effort militaire reste minime comparé aux américains et aux opérations extérieures au Sahel un pays comme la France ne peut pas se permettre de se désengager. Il ne faut pas non plus penser que l’absence d’intervention de la France aurait empêcher l’Etat Islamique de l’attaquer sur son territoire. Je pense que la France aurait été attaquée,  car l’animosité envers la France fait partie de l’ADN des groupes jihadistes. Bien avant que la France ne s’engage, l’EI avait commencé à enlever des français car ils savaient qu’une fois le califat déclaré  la France allait entrer en guerre. Il leur fallait alors des moyens de négocier ; l’intervention serait inévitablement arrivée. Il est bon de se rappeler que la France est engagée sur différent front depuis plusieurs décennies … Les motivations des djihadistes pour attaquer la France existent et existeront que le pays soit engagé au Levant ou non.

Si un candidat ou un autre gagne la présidentielle cela pourrait accentuer les tensions au sein de la société. Une politique plus ferme envers la population comporte des risques de divisions. Anouar al Awlaqi, prédicateur américain d’ascendance yéménite, disait récemment, en substance : “Vous allez voir … Votre propre gouvernement se retournera contre vous”.  Quand on observe Trump et ses positions, notamment à l’encontre des musulmans, il ne fait nul doute que la propagande djihadiste en sortira renforcée. Avec beaucoup de sarcasme et d’ironie un communiquant d’al-Qaeda m’a dit : « on va arrêter de se casser la tête à communiquer, on va juste traduire et transcrire les discours de Trump », et c’était lors de sa désignation comme candidat républicain et avant son investiture à la présidence américaine. En France, tout dépendra des mesures et de l’attitude du futur Président.

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