Yémen : enjeux économiques d’un conflit internationalisé

(Photo: Abd Rabo Mansour Hadi,  président de la République du Yémen depuis 2012)

Par Yannis Boustani

La nouvelle guerre par procuration que se livrent le Royaume d’Arabie Saoudite, leader de la coalition arabo-sunnite, et  l’Iran chiite semble enfoncer progressivement la petite république yéménite dans une guerre confessionnelle : une division politique durable aux conséquences humanitaires désastreuses se profile. Initialement le résultat d’une contestation interne entre les partisans du gouvernement légitime du Président Hadi, chef du parti yéménite des frères musulmans Al-Islah, et les soutiens de l’ancien Président du Yémen unifié, Ali Abdellah Saleh, les deux forces régionales que sont l’Iran et l’Arabie Saoudite savent très bien que leurs influences sont  en constante rivalité. Depuis le printemps arabe de 2012 et la chute de Saleh les zaïdistes, composant une branche chiite de l’islam, sont  regroupés sous l’autorité d’Abdel Malek Al-Houthi – d’où l’appellation de  « Houthistes » – et se sont fermement opposés au nouveau gouvernement des frères musulmans et au projet de découpage fédéral qu’ils jugent biaisé. Longtemps réprimés et se réorganisant à la manière d’un Hezbollah libanais les Houthistes marchent fin 2014 sur la capitale Sanaa marquant ainsi le départ d’un conflit issu de 4 ans de tensions politiques latentes. Les analyses diplomatiques savantes se concentrant sur les aspects confessionnels, militaires et diplomatiques ne manquent pas. Toutefois, force est de constater que la dynamique belligérante reposant sur les « forces profondes » est sous-exploitée par les médias. Sowt Al Arab s’essaye pour vous à cet exercice afin de vous aider à compléter votre grille de lecture du conflit yéménite : une guerre froide idéologique entre deux forces régionales, certes,  mais qui s’inscrit dans indéniable pragmatisme géostratégique. L’annonce par les Saoudiens de la nouvelle phase “restaurer l’espoir” ce mardi 21 avril ne signe en rien l’arrêt des offensives anti-rebelles. L’issue diplomatique semble d’autant plus infime que le conflit cristallise de puissantes tensions stratégiques. La religion n’explique pas tout, “It’s the economy, stupid” comme l’avait si bien dit Bill Clinton !

Le réveil du tigre persan : pétrole, marché intérieur et lutte d’influence de long terme

L’accord de principe sur le nucléaire iranien est une véritable révolution géopolitique – les termes techniques attendus pour le 3 juin prochain pourront être à l’origine d’un retournement du rapport de force. La République islamique instaurée en 1979, historiquement anti-américaine, subit depuis le lancement de son programme nucléaire de redoutables pressions internationales : embargo sur le pétrole, embargo bancaire, dépréciation massive de sa monnaie, chômage de masse, explosion du marché noir …  l’Iran belliqueux de Mahmoud Ahmadinejad n’est plus que l’ombre de lui-même face à un peuple qui n’aspire qu’à une vie quotidienne décente.  À l’inverse, les multinationales occidentales – bancaires, immobilières, téléphoniques, internet, agroalimentaires, pétrolières – se privent d’un juteux marché de 78 millions d’habitants. D’autre part l’implosion des états des accords des Sykes-Picot et la menace croissante de l’État islamique poussent les états occidentaux à normaliser les rapports avec la république iranienne afin de stabiliser la région. L’arrivée de Rohani au pouvoir en 2013 représente un signe d’ouverture vers l’apaisement des relations. D’ailleurs dès l’annonce de négociations  de grandes multinationales ont commencé à planifié leur entrée sur le nouveau marché perse…  Dans un contexte de croissance économique européenne amorphe, l’Iran présente également l’avantage de s’opposer à la diminution massive du cours du baril de pétrole. Emmené par l’Arabie saoudite, l’OPEP avait décidé de ne pas diminuer sa production malgré les chutes de prix. Outre les débats économiques sur les bienfaits d’une telle diminution, la réforme est un puissant rappel pour l’Occident : le pétrole, fondement de leur économie, n’est pas entre leur main. La production iranienne a fortement diminué depuis l’embargo mais son potentiel demeure intact : ses réserves sont évalués à 125,8 millions de barils, soit 10% des réserves mondiales de pétrole tandis que le sol perse contiendrait 15% des réserves mondiales de gaz naturel.  Une réouverture des exportations pétrolières et une injection massive d’investissement aurait tendance à marginaliser sur le long terme la monarchie des Saoud, fer de lance du bloc sunnite au quasi-monopole du pouvoir pétrolier…  la logique est simple : “Si l’agent n’est pas dans notre Royaume c’est qu’il est ailleurs”

La lutte d’influence que se livrent actuellement l’Iran et l’Arabie Saoudite est directement liée aux peurs sur l’accord nucléaire même si celui-ci n’est que la partie émergée de l’iceberg : derrière l’aspect religieux du conflit se cache en réalité non pas une lutte pour l’imposition d’un dogme plus pur que celui du voisin mais avant tout la défense et l’expansion des zones stratégiques et la protection des intérêts économiques garante de la stabilité des états.

Face à sa marginalisation, l’Iran a du historiquement garder des appuis stratégiques dans les pays de la région. L’Irak, à 60% chiite est toujours l’avant-garde de la diplomatie iranienne, notamment depuis l’instauration du gouvernement chiite connu pour sa corruption endémique. Du côté du pays du cèdre,  le Hezbollah libanais est garant de l’influence iranienne.  La Syrie, ennemie historique des pays du golfe, reste quant à elle, fidèle à l’Iran qui lui garantit en échange un reste de stabilité. Les influences que certains assimilent à de l’impérialisme religieux ne semblent être en réalité qu’un simple pragmatisme de circonstances. L’appui accordé aux Houthis se fait au nom de la condamnation de l’ingérence saoudienne : dans un Moyen-Orient complexe la stabilité est purement une question d’un  système “tension-équilibre” permanent.

Le détroit de Bab el Mandeb : perspective historique et déterminante d’un passage maritime stratégique pour l’exportation du pétrole

L’or noir est le nectar de la région, sa manne est essentielle pour la stabilité étatique du Moyen-Orient et du reste du monde. Importations et exportations dépendent de la fiabilité des routes commerciales terrestres et maritimes. Une des particularités de la région est qu’elle est géographiquement entourée de toutes parts par des détroits, clé de voûte  pour accéder au centre des territoires et des lieux d’extractions. Le Yémen n’échappe évidemment pas à cette lute géostratégique : situé à l’extrême sud-ouest de la péninsule arabique, il s’inscrit au confluent du détroit de Bab-el mandeb  avec Djibouti et l’Érythrée. Le détroit de Bab-el Mandeb, à l’instar du Canal de Suez situé plus haut sur la mer rouge, a cette exceptionnelle qualité de permettre le contournement de l’Afrique et d’assurer la pérennité de l’axe Suez-Mandeb-Aden-Ormuz-Chatt el-Arab. 40 % du trafic maritime mondiale passe par le détroit de Bab-el Mandeb! En plus de perturber le paradigme libre échangiste mondial, l’Arabie Saoudite,  leader de l’OPEP et détentrice d’un quart des réserves de pétrole, sait à quel point une telle perte pourrait endommager sa principale source de prospérité. D’ailleurs il n’est pas anodin que les rebelles houthis reconnaissent leur envie de bloquer cette zone stratégique et que l’Arabie Saoudite ait immédiatement confié comme principale mission aux 28 navires militaires de la coalition de protéger le détroit de Bab el-mandeb. Le marine américaine consciente des risques avait quant à elle annoncé le 20 avril dernier le déplacement du porte avion USS Théodore Roosevelt du golfe arabo-persique vers le golfe d’Aden pour sécuriser les axes maritimes.

De son côté l’Iran maintient historiquement son organisation religieuse par une gestion protectrice de ses atouts naturels : le canal de Chattt el-arab est ainsi régulièrement l’objet de litiges entre l’Irak et l’Iran tout comme le détroit d’Ormuz. Ce dernier est essentiel dans la mesure où 35% de l’approvisionnement pétrolier des pays occidentaux passe par ce passage maritime. Ce n’est pas pour rien qu’une flotte de 75 navires de guerres s’y soit précipitée lors de la guerre Iran-Irak… « Nous soupçonnons que ces navires transportent des armes et des équipements militaires. Si c’est livré au Yémen, cela contribuera à déstabiliser encore plus » affirme un responsable américain à l’Agence France Presse à propos des 2 patrouilleurs iraniens qui viennent de quitter le détroit d’Ormuz.

La division interne et son positionnement stratégique déterminant font du Yémen la victime parfaite d’une confessionnalisation du conflit, dissimulant en majeure partie une lutte d’intérêts en particulier économiques entre l’Iran et de l’Arabie Saoudite.

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(Atlas géostratégique du proche et du Moyen-Orient, Pierre Vallaud-Xavier Baron, 2010)

Démographie, croissance, et influences : la peur du déclassement saoudien

Démographiquement, l’Arabie Saoudite a peur de l’Iran qui possède autant d’habitants que l’Égypte, le pays le plus peuplé du monde arabe. Qui est le mieux placé entre les 29 millions d’habitants d’un pays désertique reposant sur le tourisme religieux et le pétrole et un Iran de 80 millions d’habitants au sol riche et fertile, possédant le Tigre et l’Euphrate dont le potentiel n’est encore restreint que pour quelques mois? Les États-Unis veulent conserver la stabilité du Yémen ; l’arrivée pacifique au pouvoir des frères musulmans n’a pas substantiellement  nuit aux intérêts commerciaux  de l’Arabie saoudite et des américains dans la région. Néanmoins, lorsqu’il est question de réintégrer l’Iran au concert des nations, l’Arabie s’inquiète : «Je crains que l’Iran ne renonce à quelque chose pour obtenir quelque chose d’autre des grandes puissances sur le plan de la politique régionale. Et je m’inquiète qu’on donne à l’Iran plus d’espace ou plus de latitude dans la région », commente Abdallah al Askar, président du Conseil de la Choura, l’organisme qui conseille le gouvernement saoudien.  En outre le pays des Saoud doit faire face à la fois  à la baisse des coûts du pétrole et aux réformes structurelles tout en allégeant son déficit. Ibrahim Abdulaziz Al-Assaf, le ministre des finances saoudien, a bien rappelé l’importance de soutenir le développement des pays arabes, notamment en mobilisant les atouts pétroliers et la finance islamique. Les investissements massifs promis par les pays du golf à l’Égypte du président Sissi s’inscrivent dans cette perspective de lutte d’influence. Pour les pays du golfe, l’Iran – lentement mais sûrement – tente de désolidariser les nations en appuyant des forces rebelles comme au Liban, en Irak, au Bahreïn, et tout dernièrement au Yémen. L’Arabie Saoudite paraît certes intouchable grâce à sa manne financière inépuisable et son alliance militaire avec les États-Unis, mais sur le long terme son influence semble progressivement se réduire.

La récente interdiction par l’ONU de l’armement des forces houthis a poussé le gouvernement iranien à se poser en pacificateur. Toutefois les Iraniens n’appellent pas à la paix par simple posture morale : ils savent que l’institutionnalisation d’une discussion entre les forces en présence permettrait à la fois  de s’attribuer le prestige de la pacification et d’imposer durablement dans le paysage politique yéménite une organisation très sensible à son influence. Le récent changement stratégique orchestré  par l’Arabie Saoudite à la tête de la coalition  reste à nuancer : il n’y a pas de cessez-feu comme le rappelle le général Ahmed Asseri  porte-parole de la coalition arabe qui “continuera à empêcher les miliciens de se déplacer ou d’entreprendre des opérations  à l’intérieur du Yémen”. De son côté le jeune chef de l’insurrection Abdel Malek Al-Houthi  clame “ne jamais vouloir se rendre”!

Entre problématique de l’armement et nécessaire stabilisation de la région, l’Occident est, quant à lui, pris en flagrant délit de double jeu : tiraillé entre  le potentiel iranien et la fidélité historique envers la majorité conservatrice sunnite tout cela sur fond de lutte contre l’État islamique.