Du jihad au temps du prophète au jihadisme 2.0 : l’Islam est-il responsable?

         Par Yassine Derradj et Yannis Boustani

       Sans pour autant s’improviser théologiens ou Oulémas, les terribles attentats ayant frappé  respectivement la capitale libanaise et la capitale française, nous contraignent – musulmans ou non – à penser ou repenser la notion de jihad, revendiquée par les terroristes. Eric Zemmour déclarait après les attentats de janvier « qu’il n’y existait  pas deux islams»[1] et donc que les terroristes s’appuient sur des références coraniques solides. Certes, ces versets existent bel et bien dans le Saint Coran et ils sont appelés « les versets du Sabre ».[2] Pourtant, il serait réducteur de se limiter à une lecture sélective du corpus : le Livre sacré et la Sunna regorge de points littéralement contradictoires si l’on cherche à les reproduire à notre époque. Ainsi, pour incriminer le salafisme[3] il est aisé d’aller prendre une phrase sortie de son contexte pour s’opposer théologiquement. Mais alors que différencie cette méthode de la méthode employée par les groupes terroristes ? Le Coran contient « tout », ce qu’en ont fait ses croyants à travers l’histoire et jusqu’à nos jours mérite nuance et plus fines analyses que le manichéisme promus par les médias. On comprend tout de suite mieux en quoi les réponses simplistes « oui l’Islam est une religion de paix », ou « non elle ne l’est pas » ne peuvent être envisageables. Sowt al Arab vous propose d’entrer de ce pas dans une analyse plus complexe en suivant dans un premier temps les pas du prophète d’Allah sur le champ de bataille puis en comparant avec ce que les politistes contemporains nomment aujourd’hui le jihadisme moderne. En bref, le jihad guerrier a bel et bien existé au temps du prophète, et le sabre a été utilisé au nom d’Allah. Toutefois, des questions subsistent : De quelle manière, dans quel contexte, et pour quels motifs ce prophète envoyé comme « Miséricorde pour les mondes » a-t-il mené la lutte armée ? Daesh mène t-il une lutte armée conforme à la tradition prophétique ?

Afin de vous offrir des pistes et éléments de réponse, nous verrons les batailles menées par le prophète et ses compagnons, et bien évidemment les règles qui en ont découlé. Puis, notre démonstration consistera à faire un bon dans le temps, pour cela nous dresserons une comparaison qui peut être jugée vertigineuse entre la tradition prophétique guerrière et la façon dont Daesh aujourd’hui mène sa « lutte contre l’Occident ».

Le prophète Muhammed : Un guerrier redoutable… Mais juste

On répertorie 80 définitions, ou traductions du mot jihad. 80 d’entre elles renvoient aux notions d’effort, de combat contre soi-même, contre ses pulsions, afin d’améliorer son comportement au quotidien pour finalement acquérir des qualités humaines. Plus encore, dans ce terme il y a également une notion de résistance contre les dimensions sombres de son être (Jihad an-nafs[4]). Finalement, un musulman qui tenterait d’arrêter de fumer, mènerait un Jihad.

Seule une traduction restante renvoie enfin à l’aspect guerrier défensif du jihad, celui dont nous parlerons dans cet article.

Le prophète de l’Islam peut être dépeint comme tantôt sanguinaire – l’argument du meurtre de tribus juives est souvent ressorti pour expliquer un présumé antisémitisme intrinsèque à l’Islam – tantôt  homme de paix, concorde et de justice. Une fois ce constat posé, rappelons que le texte sacré n’a été bâtis que sous forme de révélations successives à partir de Layla al Qadr – à la fin de la 39ème année du prophète – et que certaines sont envoyées par Allah dans des instants précis de la mission prophétique. Muhammad était un homme, et dans toute vie on y voit une évolution des messages, des paroles, des actions. Cela ne veut en rien dire qu’il y a eu erreur, mais simplement que la religion s’adapte aux situations et peut nécessairement faire l’objet instrumentalisations de la part des hommes. Les épisodes guerriers ne représentent en aucun cas l’essence de la mission prophétique. Persécuté dans sa ville d’origine, La Mecque, Muhammad se voit dans l’obligation d’effectuer sa Hîjra pour continuer la Da’wa et obéir aux ordres divins. Il sera mis dos au mur dans son nouveau bastion à Médine (Yatrib) où il organisera une constitution multi-confessionnelle et où les communautés vivent ensemble au quotidien. Ce n’est qu’avec les attaques des Quraysh, tribu régnante de la Mecque, que le Prophète se mue en chef de guerre. Par ailleurs, lorsque les musulmans reprennent la Mecque, malgré leur supériorité, aucune goutte de sang ne sera versée. Muhammad refuse d’obéir à la pulsion de revanche contre ceux qu’y ont tant méprisé le message divin et sa nouvelle communauté élue.

La bataille de Badr ou la création du « Jihad défensif »

Le prophète de l’Islam s’est vu être confronté à des résistances de la part de son peuple et plus précisément des chefs de la Mecque. En effet, l’envoyé d’un Dieu unique gênait profondément les chefs commerçants de la ville Sainte car leur commerce était principalement basé sur la vente des idoles et les bénéfices du pèlerinage païen. Les premiers musulmans ont donc souffert d’agressions physiques, d’humiliation et de tentatives de meurtres et d’homicides. Certains, à l’image du premier martyr de l’Islam, Soumaya, se sont fait tuer pour leur foi. Le récit du compagnon du prophète, Bilal al Habachi nous vient également en tête. Cet esclave noir abyssinien fut torturé par ses maîtres polythéistes pour avoir abandonné la religion des idoles et embrassé la religion de l’unicité.

C’est dans ce contexte d’oppression – qui conduisit à la fugue du Prophète – qu’a eu lieu la célèbre Bataille de Badr, première bataille de l’Islam et événement historique fondateur. C’est en l’an 2 de l’hégire que Dieu commande au prophète et à ses compagnons de prendre les armes après que les mecquois aient confisqué tous leurs biens, « Autorisation est donnée à ceux qui sont attaqués (de se défendre) – parce que vraiment ils sont lésés; et Allah est certes Capable de les secourir -ceux qui ont été expulsés de leurs demeures, – contre toute justice, simplement parce qu’ils disaient : «Allah est notre Seigneur». – Si Allah ne repoussait pas les gens les uns par les autres, les ermitages seraient démolis, ainsi que les églises, les synagogues et les mosquées où le nom d’Allah est beaucoup invoqué. Allah soutient, certes, ceux qui soutiennent (Sa Religion). Allah est assurément Fort et Puissant, ceux qui, si Nous leur donnons la puissance sur terre, accomplissent la Salât, acquittent la Zakat, ordonnent le convenable et interdisent le blâmable. Cependant, l’issue finale de toute chose appartient à Allah. »  (Sourate 22, Le pèlerinage, 39-41).

Ce verset marque un précédent historique et laisse le champ libre à une potentielle instrumentalisation du Jihad armé.[5] L’Islam autorise donc la guerre mais sous certaines formes et règles qu’il convient d’énumérer.

Les règles de la guerre sainte

Très souvent le Jihad a été proclamé à travers les siècles. L’exigence des règles établies par le prophète étant si stricte, qu’elles ont rarement été respectées, ou parfois volontairement omises.

Le défunt Ramadan al Bouti, éminent savant écrit dans son ouvrage « Le Jihad en Islam: comment le comprendre et comment le pratiquer? » que trois des quatre écoles juridiques sunnites proclament que le jihad est avant tout une résistance contre l’oppression et non pas comme on pourrait le penser une guerre contre la dénégation. Ibn Al Qayyim et At-tabari,  deux références du sunnisme, écrivent que toutes les batailles du prophète étaient des batailles défensives, sans exception. L’avis majoritaire de l’Islam sunnite est donc que le Jihad armé est principalement défensif.

Le jjihad belliqueux ne peut être enclenché que dans deux cas. Lorsque les musulmans sont attaqués dans leur honneur, leurs nations, leurs personnes, leurs biens et leurs familles. Ou lorsque la prédication est empêchée et persécutée. C’est en ce sens que l’Emir Abdel Kader face à l’invasion française ou encore Abdelkrim al Khatabi avaient lancé des appels au Jihad contre les puissances coloniales.

La guerre est donc une exception mais s’avère parfois inévitable. Le prophète de l’Islam a néanmoins donné des directives de son vivant et a lui-même mené la guerre d’une façon éthique.   « Lorsque l’Envoyé de Dieu désignait un émir à la tête d’un corps d’armée ou d’un corps expéditionnaire, il l’exhortait de se prémunir de Dieu et de faire le biens aux musulmans qu’il emmenait. Puis il disait : « Combattez, mais ne prélevez pas une part du butin, ne violez pas un pacte, ne mutilez pas les corps des ennemis, ne tuez pas les enfants. » » Il est également rapporté que  le Prophète a dit : « Allez au nom de Dieu, par Dieu, et selon la religion de l’Envoyé de Dieu ! Ne tuez ni les vieillards ni les enfants ni les femmes. Ne prélevez pas une part du butin, mais rassemblez-le, Améliorez, agissez avec bonté: Dieu aime ceux qui agissent avec bonté. »

Les compagnons du prophète, après sa mort, ont repris la tête du tout jeune état islamique – notamment les 4 califes bien-guidés – et ont continué les expéditions militaires. L’Imâm Mâlik rapporte dans son livre de référence, le Muwatta, que lorsqu’Abû Bakr As-Siddîq est investi « Calife du prophète d’Allah »,  il ordonnait à ses généraux envoyés en expédition « de ne tuer ni femme, ni enfant, ni vieillard, de ne pas couper un arbre fruitier, ni détruire ce qui est construit, de n’égorger ni mouton ni chameau, sauf s’ils sont à manger ; de ne pas mettre au feu les abeilles et ne pas les disperser ; ne fraude pas et ne sois pas lâche. »

Bien évidemment la paix, ou la signature d’un traité est toujours préférable : « S’ils penchent pour la paix, penches-y toi-même, sans cesser de faire confiance à Dieu, qui est l’Entendant, le Connaissant. S’ils voulaient te duper, qu’il te suffise de Dieu et de qui te suit parmi les croyants. » (S. 8, V. 61-62)

Le jihadisme moderne ou la trahison de la tradition prophétique : De la guerre sainte à la guerre sale

Toutes les institutions religieuses de référence – avec en tête de liste la célèbre école d’Al Azhar – ont condamné de manière absolue ces attentats commis au nom de Dieu.  L’Algérie, le Maroc, et même l’État saoudien considéré comme le plus rigoriste, y compris l’égyptien Al Qaradawii réfugié au Qatar, ont également condamné les attentats.

Loin de nous de s’attribuer le droit de nommer/retirer leur retirer le qualificatif de musulman cela semble une vérité indéniable que Daesh a trahi la conception majoritaire de la Sunna du prophète de l’Islam. Les attentats suicides, les attaques contre des victimes innocentes, femmes, enfants, vieillards, et civils, ou encore les massacres des populations chrétiennes d’Irak demeurent des actes interdits par Allah et son prophète comme expliqué précédemment. Les preuves coraniques sont nombreuses; la plus éloquente est la suivante : « Celui qui tue une âme innocente, c’est comme s’il avait tué l’humanité entière et celui qui sauve une âme, c’est comme s’il avait sauvé l’humanité entière. » (S 52, V 32).  Les appels à la paix a contrario des appels à la guerre ne sont pas issus d’impératifs historiques que les musulmans ont dû affronter. Ils sont a-contextuels.

A la suite des attentats, les regards sont tournés vers la revendication de Daesh mais n’a-t-on pas remarqué que la plupart des terroristes ayant frappé le sol français ces dernières années étaient eux même français ? Il est légitime de se demander pourquoi des européens peuvent être embrigadés. Arrêtons-nous un instant sur leurs profils. Ce n’est pas, contrairement à ce que l’on pourrait penser, leurs origines sociales qui les rassemblent. L’embrigadement touche toutes les couches sociales. Le point commun essentiel que les politistes relèvent est l’absence de culture et de science religieuse de la part de ces jeunes. L’Islam ne s’est pas radicalisé, c’est une partie de la jeunesse qui a politisé son rejet sociétal en allant puiser dans l’air du temps et dans son malaise identitaire.[6] L’Islam s’offre comme la vitrine parfaite, en particulier depuis que le « jihad » fait l’objet de manipulation politique intensive depuis le dernier siècle. De l’appel au Jihad par les autorités allemandes et ottomanes pour lever les tirailleurs maghrébins et africains contre la France en passant par l’appui massif des jihadistes en Afghanistan par les Etats-Unis sous prétexte de rétablir la paix, il n’y a qu’un pas. La mobilisation intensive de l’Islam de guerre relève plutôt du contexte politique : quid des vidéos tournant dans les caves des banlieues appelant à la guerre sainte auprès des frères dans le Caucase déjà dans les années 1990?  Quid de la diplomatie intensive et du laisser-faire des institutions européennes d’un certain Islam s’efforçant de limiter tout Ijtihad (effort d’interprétation) ? Cet embrigadement est en sus  facilité par le manque d’institution reconnue dont souffre l’islam sunnite, ce qui est d’autant plus complexe en France qui doit trouver un équilibre entre laïcité, démographie musulmane croissante, religion traditionnelle et la liberté. Très souvent, l’espace compris entre leur « entrée dans la religion », et leur départ en terre de Jihad est de quelques mois seulement.

Maintenant que l’aspect théologique a relativement été traité, il est désormais question de la responsabilité de chacun.  L’autoproclamé califat islamique  est le produit d’un cocktail complexe. Les puissances occidentales ont une large part de responsabilité dans l’escalade de la violence dans cette région du monde. Le califat n’est pas sorti d’une simple volonté des musulmans du Shâm mais de 10 ans de destruction de l’État Irakien et de révolutions arabes instrumentalisés de part et d’autres par les puissances régionales et internationales. Nous ne pouvons décrypter la situation en se contentant de désigner d’une manière simpliste les  monstres d’un côté et les sauveurs de l’autre.

Le jihadisme ne représente ni l’Islam ni les musulmans : il s’en revendique à des fins politiques et construit un discours visant à rameuter des déracinés en quête d’aventures et d’identités. « Devenez des héros à l’aube de l’Apocalypse; vous mourrez en martyr au jour de la dernière des Fitna et une place vous sera réservé au paradis ! ». Son développement démontre pourtant qu’une lutte interne à l’Islam est à l’œuvre y compris en terre d’Occident. Comment un monothéisme de tradition et de rites communautaires peut-il s’intégrer dans une société individualiste promouvant l’abandon de références divines ?

Malheureusement, les constats et les réponses existent déjà. Des rapports ont été commandés puis oubliés. L’Algérien Mohamed Akroun plaidait dès 1989 la création d’une École nationale de théologie musulmane à Strasbourg et un large débat sur l’enseignement de la complexité des textes et de l’exégèse de l’Islam. En attendant, l’Observatoire National de la Laïcité soutient la création d’établissement privé de théologie musulmane. Plus récemment, des individus alertes comme l’ancien haut-fonctionnaire Pierre Conesa font un travail de propositions de fond[7]. Les possibilités existent mais l’État peine à s’en saisir. Il est plus facile de tomber dans un tout sécuritaire que de se servir de l’opportunité pour enfin réformer et redonner un souffle à un pays en proie à ses meurtrissures identitaires. Le jihadisme ne devrait pas nous amener à polémiquer en permanence sur la nature de l’Islam mais à penser une politique de réforme interne et une réflexion sur les  ingérences dans le monde arabe qui permettront de l’endiguer, et plus largement amorcer un débat sur la mondialisation et l’émergence d’un monde multipolaire éléments déstabilisateurs  des identités.

De plus, si  intervention armée il doit y avoir, il semblerait préférable que les états arabes – trop souvent frileux sur la question –  mettent un terme à cette menace terroriste qui plane sur leurs terres par leurs propres moyens. En effet, toutes les interventions occidentales sur le sol arabe se sont, à ce jour, soldées par des périodes d’instabilité et des échecs sur le plan social, la montée de Daesh étant plus ou moins une des conséquences directe de celles-ci.  Le projet avorté d’une armée arabe commune démontrait la volonté des pays arabes de devenir militairement indépendants, volonté qui paraît une nouvelle fois plus que nécessaire au vu du contexte actuel.


Lectures salvatrices


 

[1] Un point du débat entre Zemmour et Onfray :  https://www.youtube.com/watch?v=VhvpN9TYCEY     Symptomatique du traitement de l’Islam  par deux intellectuels non spécialistes du sujet

[2] Un bel exemple de lecture sélective http://saintespritdeverite.e-monsite.com/pages/dossier-islam/le-coran-un-livre-de-haine.html

[3] Le salafisme est également pluriel. Il a tendance à devenir une notion fourre tout et est constamment rapproché du jihadisme. Bien qu’il puise dans les mêmes sources ( Ibn Tamiyya, Sayiid Qutb) nuance est de mise   http://www.lexpress.fr/actualite/societe/pourquoi-il-ne-faut-pas-confondre-djihadistes-et-salafistes_1739319.html

[4] Rougier Bernard, « Qu’est-ce que le jihad ?. », Sciences humaines 1/2015 (N° 266) , p. 5-5

URL : www.cairn.info/magazine-sciences-humaines-2015-1-page-5.htm.

[5] Particulièrement éclairant  http://islamicencyclopedia.org/public/index/topicDetail/id/500

[6] “On se réfugie dans le choc des cultures sans voir l’aspect mondialisé du phénomène. Or, ces conflits sont le symptôme d’un même effondrement culturel.”  http://www.liberation.fr/planete/2014/10/03/le-jihad-est-aujourd-hui-la-seule-cause-sur-le-marche_1114269

[7] Excellent résumé du travail de Pierre Conesa sur la question http://www.monde-diplomatique.fr/2015/02/CONESA/52626

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