Le paradoxe omanais

[يغرّد خارج السرب  » [1 « 

Par Yanis A.

La politique étrangère omanaise de ces trente dernières années a été fortement influencée par la volonté du Sultan Qabus Ibn Saïd : celle de réformer l’isolationnisme de son père le Sultan Saïd Ibn Taimur, renversé en 1970. Son économie essentiellement basée sur les ressources naturelles, les menaces des pays voisins, ainsi que sa position géostratégique ont façonné la politique étrangère de ce pays à la tradition pacifiste. Oman a toujours voulu préserver ses relations, qu’il s’agisse de celles qu’ils entretient avec les pays voisins ou bien de celles avec l’Occident. Cependant, en ces temps de conflits, sa position demande à être de plus en plus claire pour les parties qui s’opposent.

Qu’en est-il donc réellement de la diplomatie omanaise ? Quel rôle joue Oman dans la situation géopolitique actuelle ? Et quelle politique étrangère pourrait être menée dans le futur ?

Rôle médiateur dans le conflit arabo-perse: une position ambiguë

Oman occupe une place très importante dans les affaires économiques et politiques de la région. Ce pays, isolé au sud-est de la péninsule arabique, tente en vain de maintenir de très bonnes relations avec « les deux camps », que ce soit le bloc arabe du golfe, ou bien l’Iran et ses alliés. Les relations avec les pays du Golfe ne furent pas toujours aussi paisibles qu’elles ne le sont actuellement.

Le Conseil de Coopération du Golfe a permis des stabiliser, puis améliorer, les relations entre le sultanat d’Oman et le reste de la péninsule. En effet, avant 1981 — date de la création du CCG — l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis réclamaient tous deux la gouvernance d’Al Buraymi, région jusqu’alors omanaise. L’Arabie saoudite, avec le soutien des Etats-Unis, envahit militairement cette région en 1952, mais Oman, qui est lui aidé et soutenu par la Grande Bretagne, parvient à protéger la région. Par la suite, des accords sont signés le 29 Juillet 1974,  établissant des frontières claires entre les états belligérants. Ces accords sont le fruit de la politique du nouveau sultan voulant établir de bonnes relations avec les pays voisins. Cette amitié se solidifia en 1981 avec la mise en place du CCG, permettant une coopération économique et politique entre les pays de la péninsule arabique.

La création du CGG fut en partie une réponse à la Révolution iranienne et le risque de propagation des idées de l’Ayatollah Khomeyni. Seulement, Oman ne veut pas frustrer l’Iran, avec qui les relations étaient jusqu’ici pacifiques, voire amicales. La venue au pouvoir du nouveau sultan dans les années 1970 a en partie été le fruit d’une coopération irano-britannique ayant pour but de rétablir la stabilité dans le pays. La révolution du Dhofar de 1964 – rébellion communiste soutenue essentiellement par l’URSS et l’Egypte – a eu un impact considérable dans les choix de la politique omanaise. Durant cette rébellion, l’Iran du Shah envoie 4000 hommes et la Grande Bretagne envoie sa Spécial Air Service. Pourquoi une telle coopération Irano-omanaise ?

Pour des questions d’intérêts sur le détroit d’Ormuz et il faut noter que le sultanat d’Oman comporte 20% de perses, les baloutches, peuple iranien de confession sunnite.

Cette coopération irano-omanaise perdure sous la République Islamique d’Iran : Oman soutient le Conseil de Sécurité de l’ONU pour mettre fin à la guerre Iran-Irak et à Mascate, une discussion secrète prit place entre les deux camps, cependant cette réunion ne débouche sur aucune solution. Ensuite, durant la guerre du Golfe, les relations entre l’Iran et Oman se sont endommagés étant donné que l’Iran a déployé des militaires sur le golfe arabique. En ce qui concerne la question du nucléaire iranien, Oman a refusé de se prononcer sur le sujet jusque 2009, annéesdurant laquelle le Sultan a tenté d’améliorer les relations entre les Etats-Unis et l’Iran, fait confirmé par le président Rohani lui-même lors d’une conférence.

Les relations économiques sont, en l’occurrence, fructueuses, avec des accords dans le domaine de la pétrochimie, ou encore dans l’échange de services : Oman aide l’Iran dans l’exploitation du gaz bien que les Etats-Unis aient prévenu le sultanat que ce serait un problème s’il venait en aide à l’Iran. L’Iran compte aussi se rapprocher  d’Oman en mettant en place un « triangle commercial » d’énergie entre l’Iran, l’Inde et Oman. La collaboration est aussi financière notamment avec la création d’une banque commune pour faciliter les transactions entre les deux pays.

Dernièrement, Oman a démontré sa position pacifique entre l’Iran et l’Arabie Saoudite en condamnant les actes ayant eu lieu à l’ambassade saoudienne en Iran, tout en maintenant les relations diplomatiques des deux pays contrairement aux autres pays du Golfe. Oman a ensuite demandé à son ambassadeur en Iran de trouver une solution à la dernière montée de violence qui a pris place à Téhéran. La coopération avec les pays du Golfe s’accentue du côté militaire, puisqu’Oman participe à des exercices militaires seulement avec les pays membres du CGG et non avec l’Iran.

carte oman

(source: Diploweb [2])

Qu’en est-il d’Israël ?

Cette volonté de « jouer sur les deux bords » n’empêche en rien le sultanat de tenter d’établir des relations avec Israël. En soi, aucune relation diplomatique n’existe de manière officielle, mise à part la possibilité pour certains israéliens de visiter Oman. La première visite israélienne officielle en Oman a eu lieu en 1994 avec le déplacement d’Ytzhak Rabin dans le but de trouver un possible accord sur la question des eaux. Cette rencontre aboutit en 1996 avec un accord sur la  mise en place future d’un programme commercial, mais depuis la dernière intifada (2000), les relations se sont endommagées et les accords n’ont pas réellement pris forme.  Si Oman demeure un pays stable que ce soit économiquement ou politiquement, il ne faut pas négliger ses amis occidentaux qui contribuent à cet équilibre, équilibre qui élève ce pays au rang d’exception dans le monde arabe.

Oman et ses relations avec l’Occident

Oman a toujours été très proche des pays occidentaux, particulièrement du Royaume-Uni et les Etats-Unis. Historiquement, les premières alliances furent économiques entre Oman et le Royaume-Uni, tandis que son alliance avec les Etats-Unis est un peu plus tardive. Le dernier contrat militaire entre Londres et Mascate était en 2012 avec l’achat par Oman de 12 Eurofighter Typhoon à la couronne britannique. En ce qui concerne les échanges économiques, ils demeurent toujours aussi nombreux bien que les Etats-Unis après avoir jeté son dévolu sur le pays, s’est assuré d’être l’un des premiers alliés du pays.

La rapprochement entre les Etats-Unis et Oman se fait de manière concrète et officielle dans les années 1980, avec un offre d’accès à certaines bases militaires omanaises sous des conditions précises[3]. En 1980, un commission américano-omanaise est fondée, elle promet une aide financière étatsunienne en Oman à travers de nouvelles infrastructures, écoles, ou encore projets de bourses, développement de la pêche et gestion des eaux. Oman est donc un allié potentiel des Etats-Unis, lui permettant d’avoir un pied-à-terre en cas de guerre ou de menace notamment de l’Iran et c’est en effet ce qui souligne l’ambiguïté de la politique omanaise qui cherche par tous moyens d’avoir des alliés partout. La dernière rencontre fut le déplacement de John Kerry en visite à Oman pour discuter de la vente de système de défense (missiles) pour les états du CGG, un accord montant à environ 2,1 milliards de dollars. Cet accord reflète clairement la volonté des Etats-Unis d’armer les pays du Golfe, choix qui n’est pas bien reçu en par le pouvoir iranien, en « guerre froide » avec l’Arabie Saoudite et plus largement les membres de la coalition dite « arabo-sunnite ».

Face à la guerre civile yéménite, Oman réitère sa volonté d’être un stabilisateur dans la région et n’hésite pas à intervenir pour aider les pays occidentaux. Très récemment — en Mars 2015 — une française avait été enlevée par les rebelles houthis soutenus par l’Iran. Le Sultan Qabus a joué de ses relations pour faire en sorte qu’elle soit libérée au plus vite. L’ambassadeur du Sultanat d’Oman à Paris affirma : « C’est une grande satisfaction pour Oman. Ce n’est pas la première fois qu’un gouvernement nous sollicite pour libérer des otages. Notre politique repose sur un concept de neutralité positive dans les conflits et notre diplomatie comporte une dimension humanitaire[4] ».

Positionné comme le réel avocat de l’Iran au sein d’une justice pro-américaine, et étant allié des Etats-Unis, Oman vise tout bonnement la stabilité mais cela va-t-il jouer contre cet état pacifiste dans les années à venir ?

La politique étrangère omanaise de demain ?

Oman est désormais un pays comportant de plus en plus de riches, de personnes instruites, qui souhaiteraient avoir plus de responsabilités politiques. Le pouvoir politique saura-t-il élargir son centre de décisions ?

En réalité, Oman se trouvera impuissant face à un conflit dans la région qui prend progressivement forme. La construction du port[5] d’Al Duqm permettant d’exporter les ressources sans dépendre du détroit d’Ormuz, n’est qu’un moyen d’assurer la continuité d’une économie. Cependant, en cas de guerre, Oman ne pourra rester les bras croisés, d’autant plus que beaucoup de ses intérêts seraient en péril. Son alliance avec l’Occident (ici le Royaume-Uni et les Etats-Unis) lui donne un sentiment de protection mais remet en question son amitié avec l’Iran. Il est certain que tant que les intérêts de tous ne sont pas touchés, il ne faut pas avoir de vision manichéenne de ces divisions, mais si une montée des tensions plus forte devaient prendre place entre le Golfe et l’Iran, Oman se trouverait dans une situation extrêmement délicate.

Oman s’est écarté des coalitions et ne veut intervenir militairement dans les pays en guerre. Le meilleur exemple reste celui du Yémen : Oman a mis à disposition des camps de réfugiés (bien que ce soit des camps principalement destinés aux expatriés vivant au Yémen) et des aides humanitaires aidant les yéménites à la frontière. Cette inaction serait-elle un danger pour ce pays frontalier du Yémen ? En soi, non ! Le conflit ne peut pas déborder sur Oman étant donné que les motivations des rebelles sont purement politico-religieuses, et soutenus par l’Iran allié d’Oman. En l’occurrence, l’exportation de l’Islam radical pourrait être un danger pour ce pays à la tradition pacifique qui pourrait connaître une infiltration de certains groupuscules venant du Yémen.

Cette isolation permet au sultanat d’Oman d’être stable et en continuelle progression, mais Oman omet qu’il a beaucoup à gagner — notamment économiquement et en ce qui concerne l’éducation— en se rapprochant des pays arabes notamment ceux d’Afrique du nord.

S’il faudra accroître la protection du territoire omanais, les Etats-Unis seront les premiers volontaires pour des raisons économiques mais aussi de sécurité d’une possible guerre à venir. Les Etats-Unis sont conscients de l’expansion de l’influence chinoise dans la région, notamment la présence de sous-marins nucléaires d’attaque dans l’Océan Indien. Pour cela, les Etats-Unis ont tout intérêt à ce que la coopération entre les pays du Golfe perdure pour maintenir un certain contrôle sur les transferts d’hydrocarbures vers l’Asie, et particulièrement vers la Chine.

La question de la succession est aussi au cœur de la réflexion sur la politique étrange future du sultanat. En effet, le Sultan n’a pas de successeurs directs, ni de descendance, et sa disparition pourrait mener à une période de tensions, d’instabilité intérieure poussée par des puissances de la région.

En ce qui concerne son économie rentière, les réserves facilement accessibles seront épuisées d’ici environ un vingtaine d’années. Oman ne peut donc pas se permettre de maintenir sa politique économique actuelle, essentiellement basée sur les hydrocarbures. Il faudra donc exploiter les zones les plus difficiles d’accès, et donc embaucher des entreprises privées étrangères, principalement américaines.

« L’exemple le plus connu, et sans doute le plus porteur d’avenir, est l’extraction à Alam-West, basée sur une centrale thermodynamique en partie solaire et non plus entièrement à gaz. C’est là un projet pilote développé par PDO en contrat avec l’américain GlassPoint Solar, dans le capital duquel un des trois fonds souverains omanais, le State General Reserve Fund (SGRF), est entré, avec Shell. Un projet cent fois plus grand est lancé, le projet Miraah.[6] »

A vouloir profiter des avantages de la technologie militaire occidentale et de la distribution du gaz naturel iranien, Oman pourrait se mettre à dos de nombreux pays arabes au cours des années futures et notamment ses pays voisins bien que pour le moment ces derniers ont bien plus intérêt à rester proches d’Oman pour éviter qu’il bascule de manière définitive dans le camp de leur ennemi perse.

[1] Proverbe arabe signifiant : « Il chante ou vole en dehors du troupeau »
[2] http://www.diploweb.com/IMG/jpg/carte_Oman_AMouthon-2.jpg
[3] Accord renouvelé dans les années 1990
[4] http://www.lopinion.fr/edition/international/isabelle-prime-libre-oman-a-joue-role-decisif-57557?utm_source=multi&utm_medium=social&utm_content=content&utm_campaign=cm
[5] Projet en collaboration avec l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis
[6] http://www.diploweb.com/Geopolitique-d-Oman.html

Bibliographie :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *