Le pays des Cèdres est-il le grand oublié du nationalisme arabe ?

(Photo: Boutros al Boustani)

Par Damien Saverot

Lorsque l’observateur curieux pense à la Nation arabe, il pense avant tout à l’Egypte de Nasser, la Syrie des Assad, l’Irak de Saddam, l’expérience de la république arabe unie… Ces expériences politiques lui évoquent à la fois le sécularisme, l’arabisation d’anciennes colonies occidentales, le socialisme fidèle au vieux rêve d’unifier complètement le monde arabe jusque dans l’abolition de ses frontières géographiques, pour n’être plus qu’une seule entité. La question du nationalisme arabe au Liban peut donc sembler saugrenue, tant le pays est à l’opposé de ces idéaux : le Liban est régi par des clans et des guerres communautaires depuis la fin de l’Empire Ottoman ; anti-séculaire et réfutant son identité arabe durant le mandat français pour lui préférer la racine phénicienne – tendance qui perdure à l’heure actuelle dans certaines régions -, la souveraineté du pays des Cèdres fut constamment remise en question par ses voisins Palestiniens, Syriens, ou Israéliens; ses frontières, si elles n’ont officiellement pas bougé depuis le départ de l’administration française, n’ont jamais empêché aucune force armée étrangère de pénétrer sur son territoire, ce qui a bien souvent empêché les libanais de penser les voisins arabes comme leurs « frères » ou même leurs « cousins », ces derniers étant plutôt perçus comme des agresseurs. Depuis la seconde guerre mondiale et face aux ingérences étrangères que l’état libanais n’a jamais su contrer, les libanais se sont bien souvent pensés comme membres de leur communauté avant tout, méfiants d’un état fantoche incapable d’assurer leur sécurité aux frontière ni de préserver la paix sociale sur le territoire. Il n’y a à priori que peu de rapports entre la société libanaise et le concept de nation arabe unie dans son histoire récente.

La doctrine officielle de l’état français durant le mandat sur la Syrie et le Liban était claire : le Liban n’était pas un pays arabe, mais phénicien, et la France avait créé le pays pour les libanais en le justifiant par cette thèse historique. L’administration française semblait oublier un élément clé : La « Nahda », renaissance arabe, est née en grande partie de l’impulsion de chrétiens libanais (comme Boustros Al-Bustani), qui ont pris part à au développement de l’idée de la Nation Arabe. Le nationalisme arabe s’inscrit, en sa théorie originelle, dans la droite lignée de la Nahda. Ces penseurs ont tenté, au XIXème siècle, de revenir à la grandeur de la civilisation arabe et de sa langue, tout en luttant contre le sectarisme. Le nationalisme arabe tient en réalité ses racines de cette renaissance, et de ses volontés d’indépendances vis-à-vis de l’Empire Ottoman.

Le Liban est-il donc paradoxalement devenu le petit frère oublié par le nationalisme arabe, le sectarisme et le clanisme ayant balayé l’idée de rattachement à une grande nation ? Beaucoup de gens au sein de la classe dirigeante libanaise et dans les milices claniques semblent avoir effectivement mis l’idée de côté. Le Liban a pourtant connu l’existence d’une branche locale du Parti Baas, nationaliste arabe par excellence, ainsi que le parti de l’Union (Hezb al-Ittihad), d’inspiration nassérienne, et le Parti Communiste Libanais, qui peut se rattacher dans une certaine mesure au nationalisme arabe (malgré ses aspirations internationalistes sur le long terme). Depuis l’indépendance du Liban, cependant, la plupart de ces organisations laïques ont eu un rôle minoritaire dans le jeu politique national.

« Une nation résulte du mariage d’un groupe d’hommes et d’une terre. »

Toutefois, depuis 1932, le Liban a vu naître un parti nationaliste de distinguant des autres – tant dans son organisation que dans son idéologie -, qui a été très puissant dans la donne politique libanaise jusqu’aux années 1990 : Le Parti Social-Nationaliste Syrien (الحزب السوري القومي الاجتماعي), panarabe et irrédentiste, qui souhaite l’avènement d’une nation arabe réunie en quatre différents cercles géographiques ; Le Mashrek, le Maghreb arabe, l’Egypte et l’Arabie, ces derniers devant être in fine rassemblés en une seule immense nation. Le PSNS reprend à son compte l’idée de « Grande Syrie » (Bilad El-Sham, ou Syrie Naturelle), territoire historique de la Syrie, comprenant la Syrie actuelle, le Liban, la Palestine, l’Irak, la Jordanie, le Koweit, le désert du Sinaï (dans l’actuelle Egypte), la Cilicie (dans l’actuelle Turquie), l’île de Chypre (considérée comme historiquement rattachée à Antioche) et le Chatt el Arab (dans l’actuelle Iran).

grande syrie

La carte de la « Grande Syrie » ou « Syrie Naturelle » (Sourya Koubra) prônée par Antoun Saadé et le Parti Social Nationaliste Syrien

L’organisation fut fondée clandestinement par Antoun Saadé en 1932 sur les bancs de l’Université Américaine de Beyrouth, adoptant une ligne panarabe d’inspiration Marxiste et Nietzschéenne. Antoun Saadé apporte un point de vue révolutionnaire quant au concept de nation arabe. Contrairement à la doxa de l’époque, l’identité arabe ne se fonde pas, selon Saadé, sur une langue commune (puisque l’arabe se décline en différents dialectes) ou sur une histoire commune (puisque chaque communauté est à même de revendiquer sa propre vision de l’histoire), ni même sur la race (car le Mashrek a été multiethnique durant toute son existence même après la conquête arabe et l’islamisation) mais bien sur le rapport entre les populations locales et la géographie. Le climat, la végétation, le bétail, le rapport à la chaleur ou à l’atmosphère montagneuse, la présence de la mer, sont autant de facteurs qui ont façonné une population entière et ont permis l’avènement d’une culture arabe. C’est donc bien avec le rapport au lieu, dans son environnement physique et dans la dimension spirituelle que les individus lui donnent, qu’a émergé la notion d’identité arabe et de culture commune aux habitants du Mashrek.

Le nationalisme arabe devient en réalité un facteur de séparation communautaire au sein de la société libanaise

Le PSNS commence à être très actif au Liban ainsi qu’en Syrie à partir de 1945 et de l’indépendance du Liban. Le parti arrive à recruter dans la quasi-totalité des communautés et dans toutes les classes sociales. Le Levant, suite à la fin de la seconde guerre mondiale, connaît une forte période d’instabilité et de coups d’états successifs ; la Syrie et le Liban s’éloignent politiquement. Antoun Saadé, souhaitant le retour des liens historiques au sein du Bilad el-Sham, critique le Plan de Partage de la Palestine de 1947 et prône la réunification de tout le Mashrek. Soupçonné de préparer un coup d’état par les Phalangistes (droite chrétienne nationaliste), il est exécuté au Liban.

Le parti reste toutefois très puissant dans la région malgré les interdictions successives dont il fait l’objet, mais les possibilités pour le Liban de rentrer dans une logique de nation arabe s’amenuiseront. En 1958, l’expérience d’unification de l’Egypte et de la Syrie dans la « République Arabe Unie » creuseront un clivage immense dans la population libanaise : Des centaines de milliers de libanais (certains vont jusqu’à parler de la moitié du pays) se rendent à Damas afin d’applaudir l’unification Syro-Égyptienne ; le président chrétien de l’époque, Camille Chamoun, et les partisans de l’isolation du Liban des pays arabes, se sentent menacés. Dans un deuxième temps, à partir des années 1970, le sentiment panarabe sera incarné au Liban par la présence de l’Organisation de Libération de la Palestine sur le territoire, dont les clans chrétiens vont commencer à rejeter la présence et l’action militaire.

De « La genèse de la nation syrienne » à la guerre civile libanaise

Aux différends idéologiques sur les courants politiques arabes s’ajouteront bientôt la lourde présence des réfugiés palestiniens sur le territoire libanais et de leurs milices de fédayins, formant un état dans l’état (l’extra-territorialité des camps palestiniens est secrètement reconnue durant les accords du Caire en 1975) et des heurts interconfessionnels.

Durant la guerre civile libanaise qui débute dans les années 1970, le Parti Social Nationaliste Syrien s’oppose violemment à la sectarisation de la société et sa séparation en deux blocs. La droite dite « chrétienne nationaliste » souhaite l’avènement d’un état purement chrétien au Liban, accueillant la totalité des minorités chrétiennes d’Orient en un seul état, sur le modèle de son voisin Israélien pour le peuple juif. La gauche dite « islamo-progressiste » soutiendra au contraire la présence palestinienne armée au Liban et s’appuiera principalement sur des milices musulmanes. Le PSNS se retrouve dans le bloc de gauche, avec les autres nationalistes arabes laïcs comme le Parti Communiste Libanais, et dénonce ce que le parti perçoit comme un « retour à la féodalité », où chaque citoyen se réfère au petit commandant de son fief et de sa communauté religieuse, généralement dirigés par une famille qui a historiquement possédé les richesses de la région.

C’est un militant du Parti Social-Nationaliste Syrien qui changera le cours de l’histoire du Liban. Le 14 septembre 1982, Bachir Gemayel est assassiné. Habib Tanious Chartouni, maronite libanais militant du PSNS, avoue avoir commis l’attentat et est emprisonné. S’en suivra les massacres de Sabra et Chatila, et la résistance contre l’état d’Israël avec la création du Hezbollah la même année, ainsi que l’intervention militaire  de la Syrie pour « régler le conflit libanais » et entériner l’autorité de la Syrie sur la société libanaise.

Le nationalisme arabe et les courants intellectuels d’unités arabes sont peu à peu sacrifiés sur l’autel d’une paix sociale inexistante

A partir des accords de Taëf de 1989, le nationalisme syrien au Liban connaîtra une perte de popularité, tandis que la mainmise du gouvernement syrien s’amplifiera et que le Liban est occupé militairement par l’armée syrienne de manière unilatérale : L’idée du nationalisme panarabe, transterritorial, séculaire et réunifiant des régions historiquement liées, voulue par les penseurs libanais, laisse place à la répression exercée à l’encontre de la population libanaise par l’occupant syrien. Le conflit sectaire libanais sera le véritable fossoyeur d’une possibilité de vision nationaliste arabe au pays des Cèdres ; les courants intellectuels panarabes, de la même manière que tous les autres mouvements réformateurs, laïcs ou souhaitant l’avènement d’une véritable société civile au Liban, seront suspendus au profit des jeux politiques d’anciens criminels de guerres amnistiés par la justice et de petits seigneurs locaux ayant pris de l’importance face à la défaite de l’état libanais.

Depuis la fin de la guerre civile, plus aucune organisation sérieuse, politiquement forte et ayant une base populaire réelle ne prône l’union arabe, tant cette idée est perçue comme négative, beaucoup de libanais ayant un fort ressenti vis-à-vis de leurs voisins arabes pour leur ingérence dans les affaires du pays. Les anciens partis laïcs et nationalistes, parfois ennemis entre eux, se sont pourtant tous retrouvés aujourd’hui  au sein de la coalition du 8 mars (une alliance pro-syrienne et soutenant aujourd’hui le clan Assad, menée par le Courant Patriotique Libre du Général Aoun et Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah), avec notamment la section libanaise du parti Baas, les militants Nassériens, le PSNS et le Parti Communiste Libanais. Le jeu politique actuel semble pourtant davantage relever d’une alliance stratégique de situation plutôt que d’une réelle cohésion idéologique globale.

                Dans un contexte sectaire comme celui du Liban depuis les années 1970, le rêve nationaliste arabe semble effectivement s’éteindre peu à peu, tout comme l’idée de rassemblement du Mashreq, et avec eux l’espoir de la plus simple unité de l’état libanais et de ses composants fracturés.

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